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Pensées émues pour Serge Royer, notre ami, collègue et enseignant qui nous a quitté prématurément.

Dimanche 11 Juin 2017
de 9h30 à 12h

DNA - La "Violette" à Richard Aboaf

lundi 15 juin 2015

Discours de Richard Aboaf, à l’occasion de la remise des Insignes de Chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques, le dimanche 7 juin à l’ORT Strasbourg.

Mesdames, Messieurs

Merci pour toutes ces paroles que vous venez de m’adresser, j’en suis vraiment honoré et ému. Je vais essayer de braver cette émotion naturelle et vous adresser quelques mots et quelques réflexions, sur ce long parcours à l’ORT, qui a été riche de rencontres, d’enjeux et de réalisations.

Avant tout j’aimerai dire que mes pensées vont tout naturellement à mes parents qui auraient été heureux d’être là aujourd’hui, à ma sœur Stella et à sa famille, à mes enfants, mon fils aîné Yaniv, à ma fille Anaëlle et à leur maman Simone, à Daniel mon gendre, à ma petite fille Ellie, à mes fils Dan et à Yohan, à mon épouse Léa, à mon beau-frère Jo et à Anne son épouse…

Qu’il me soit permis d’exprimer en premier lieu ma reconnaissance et ma gratitude à Claude Sabbah, le proviseur, le bâtisseur, l’ami… Claude Sabbah qui, tout au long de mon parcours professionnel, m’a non seulement accordé sa confiance mais a apporté attention et soutien aux projets que j’ai pu initier dans cet établissement, projets qui parfois pouvaient paraître difficiles à réaliser, audacieux… et couteux ?! A son épouse Claudie également, avec qui j’ai partagé plusieurs projets autour de la mémoire et de la citoyenneté.

Je tiens à saluer les présidents Jean-Hugues Léopold-Metzger et Raymond Kern, qui l’un après l’autre, inlassablement, ont défendu la cause de l’ORT au sein des instances locales, nationales ou auprès des institutions européennes et internationales… Raphaël Elmaleh, chargé de communication de l’ORT France, qui me fait le plaisir d’être parmi nous, qui représente Marc Timsit de la Direction générale, que je salue par la même occasion pour l’immense travail réalisé à la direction du réseau national…

Jacques Zucker aussi, qui depuis quelques années, en qualité de Président des amis de l’ORT se bat pour promouvoir et faire connaître l’établissement.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer la mémoire de Samuel Loève, l’ancien directeur de l’établissement, à qui je dois ma présence dans ces murs… Je me souviens de ce jour où je l’avais rencontré dans son bureau, il m’avait parlé d’Alexandrie et moi de Tunis, nos villes natales respectives et il m’avait dit : « c’est bon : tu fais partie de l’équipe dès lundi… » Je ne pensais pas un seul instant que l’horizon qui m’était offert à l’ORT Strasbourg était si prometteur.

Ma pensée va ensuite vers mes professeurs et mes maîtres, de l’école primaire à l’université, avec les visages, les voix qui en ont marqué les étapes clés : au lycée Carnot de Tunis en Tunisie, puis à l’Institut des Arts plastiques et d’Histoire de l’Art de l’Université Marc Bloch ici même à Strasbourg, aux enseignants qui m’ont enrichi de leur savoir, les professeurs Chatelet, Roy, Bohnenberger, Demange, Loyer, Fleck, Gagean… à Madeleine Hours du Laboratoire de Recherche et de Conservation du Louvre où j’ai effectué un passage aussi exceptionnel qu’inoubliable… Tous m’ont ouvert, et pour toujours, la voie des crêtes singulières des arts et de la création artistique.

Je dis aussi ma reconnaissance, à ceux qui ont enrichi mes connaissances juives dès mon arrivée à Strasbourg, je pense aux Rav Klapish, Abitbol, Edery, à André Hochberger, au Grand Rabbin Max Warshawski et au Pr Armand Abécassis, issus de l’Ecole d’Orsay… Ils m’ont tous enseigné dans l’esprit de cette Ecole rentrée dans l’histoire de l’après-guerre, qu’identité, ouverture et citoyenneté pouvaient faire bon ménage, mais aussi l’importance de la dimension juive dans la culture universelle, et surtout, tous m’ont enseigné que la plus grande tragédie d’un texte, c’est d’être enfermé dans une prison de sens… Je le comprends chaque jour un peu plus…

Je tiens à saluer la présence à cette cérémonie, du Grand Rabbin de Strasbourg et du Bas-Rhin, René Gutmann… et également celle du Professeur Freddy Raphaël, ici présent, ancien doyen de la faculté des Sciences sociales et Professeur Emérite de sociologie de l’Université Marc Bloch, dont les conférences et les ouvrages m’ont enrichis et m’ont fait découvrir en arrivant de Tunisie, l’enracinement des juifs dans la ruralité et le terroir alsacien, leur histoire syncopée ainsi que la richesse unique de leur patrimoine culturel, spirituel et artistique…

Je voudrais aussi associer à cette distinction qui me revient aujourd’hui, dans un esprit de partage et de reconnaissance, toutes celles et ceux qui ont accompagné ma vie professionnelle et plus particulièrement mes collègues du Staff de l’ORT, ceux du canal historique : Jo Bismuth, Gaby Guigui, Richard Lellouche, Simon Lévy et Daniel Bueno et ceux qui nous ont rejoints ces dernières années, Sylvie Schillio, Gabriel Benoilid, David Gabbay, Lionel Courtot…

Je salue, dans le même esprit le dynamisme pédagogique, la créativité, les talents de l’ensemble des personnels : les équipes d’enseignants du lycée et des formations supérieures, (Il y a eu là aussi un canal historique, Marie Anne Ratsch, Gérard Laprie, Javier Dominguez, Cornelia Muller, Christine Cook, Gaétane Armbrust, Umberto de Crignis, Serge Royer, Eric Poncelet… présents depuis plusieurs décennies dans l’établissement…) mais aussi le personnel des services informatiques, les secrétariats, la vie scolaire… Je les remercie pour leur engagement et pour leur contribution essentielle à la vie et à la notoriété de notre établissement.

Je réserve une pensée particulière à tous mes collègues des filières artistiques, le pôle aujourd’hui le plus attractif de l’établissement. Soyez tous assurés de mon admiration pour la motivation dont vous faites preuve au quotidien…

Chers amis, vous venez de me recevoir dans l’Ordre national des Palmes académiques, je tiens tous d’abord à dire ma profonde gratitude pour m’avoir permis d’accéder à cette haute distinction et pour avoir accepté de parrainer mon entrée dans cet Ordre éminent.

Merci pour l’amitié et l’honneur que vous me faites tous ici présents, à l’occasion de cette distinction qui vient, si ce n’est couronner un parcours, en tous cas reconnaître un engagement, je n’ose pas dire un travail, parce que dans les pays latins, le travail dont l’origine est le trepalium, cet instrument qu’on utilisait pour torturer les esclaves, est synonyme de tourments, et dans les meilleurs cas de besogne, de peine ou de fatigue…

J’ai « bossé » mais c’est encore moins élégant, dans la mesure où le terme ajoute aux tourments, une déformation anatomique digne du roman de cape et d’épée de Paul Feval…

J’ai donc ni travaillé ni bossé à l’ORT depuis mon arrivée à Strasbourg… Mais alors, cher François et cher Martin, pourquoi me remettre une telle distinction ?

Il y a un poète et romancier brésilien, Paolo Coélo qui a écrit dans un très beau roman : Sur le bord de la rivière Piedra : « Les rêves donnent du travail »… Je crois que J’ai dû beaucoup rêver… Et je souhaite à ceux qui vont nous succéder dans quelques années, de faire du travail un outil de plaisir, je ne vais pas dire un objet de rêve parce que j’en connais qui ne quitteront pas leur lit et qui ne risqueront pas de profiter de la future loi sur le Burn Out !

J’ai la chance surtout d’avoir exercé parallèlement deux belles fonctions, l’enseignement et l’action culturelle ; elles m’ont offert pendant près de quatre décennies l’occasion de diffuser et de conjuguer les valeurs de transmission, de connaissance et d’humanisme.

L’action culturelle, a été une mission de contacts humains avec des institutions et des partenaires culturels locaux, régionaux et bien au-delà… une mission de programmation, d’organisation, d’impulsion, de coordination… Promouvoir les valeurs de la culture, celle de la mémoire tellement importante pour notre centre de Strasbourg… porter les projets, créer des synergies… c’est un métier de pilotage pédagogique et humain. J’ai pu m’y sentir par moment chef de chœur, attaché à mettre en résonance et en harmonie des personnalités et des talents divers, des timbres parfois dissonants : Un chœur central comme dans les Bacchantes d’Euripide, qui évolue, qui déambule, qui explique la pièce, qui se cherche parfois, mais qui avance et qui progresse toujours… Un chœur qui donne sens et corps aux initiatives…

La fréquentation quotidienne des arts, des artistes, des sensibilités diverses, des pensées toujours en éveil et des esprits toujours vifs, des inventeurs d’écritures et d’idées neuves… a été enrichissante et exaltante pour moi et leur partage permanent avec les élèves et les étudiants ont favorisé une véritable émulation, un enrichissement mutuel, confirmant par là-même le dicton talmudique de Rav Hanina dans le traité Taanith : « j’ai beaucoup appris de mes maitres et de mes collègues, mais le plus que j’ai pu apprendre c’est de mes élèves » Il ne s’est pas passé un seul jour (ouvrable on va dire) sans que les questions de mes élèves et de mes étudiants ne m’aient renvoyé vers une quête de savoir ou de sens…

Le fait d’enseigner les matières artistiques dans son acception historique… par son inlassable va et vient entre l’observation concrète, la formulation synthétique et abstraite, la réalité quotidienne et l’idéal vers lequel on tend, par son goût des idées, par celui de l’échange et aussi et surtout par celui du débat… porte en lui-même les principes fondateurs de la pédagogie.

La perspective, on le sait depuis le quattrocento et Brunelleschi, peut avoir plusieurs points de fuite. Oui, l’expérience que j’ai pu acquérir, m’a conduit vers une conviction, ce sont bien des écarts que jaillissent l’énergie et l’étincelle créative.

Je dois l’avouer, je me suis plu dans la concomitance de mes deux fonctions, dans une forme d’ambiguïté permanente et fructueuse entre la mission d’enseignement et la mise en stratégie et en pratique d’actions culturelles pour l’enrichissement du plus grand nombre… Cela n’a pas été simple, il a fallu bien souvent revenir à la source de mon élan, recueillir l’assentiment des uns, l’appui ou le concours des autres, faisant mienne cette phrase de Saint Exupéry, qui a presque valeur d’adage « Dans la vie, il n’y a pas de solutions, il y a des forces en marche, il faut les créer et les solutions suivent… » Je crois que j’ai été inspiré par cette citation de Vol de Nuit…

Aux côtés de Claude Sabbah et sous son impulsion, l’école a été un véritable laboratoire d’innovations et d’expérimentations, de créativité et d’inventions pédagogiques… Faire de l’excellence et de l’égalité des chances une double visée au service de tous les élèves dans une dynamique ou radicalité et générosité, exigence et tolérance, n’ont rien à se concéder mutuellement, a été une de nos visées ; ce fut le cas lors de la création des classes passerelles qui ont pu relancer des élèves en rupture scolaire vers le Bac et les formations supérieures, mais en même temps, la visée des grandes écoles d ’ingénieurs a démontré les ambitions légitimes d’un centre comme le nôtre. Un coup de chapeau à Alain Lypsic pour avoir hissé notre école parmi les 15 premières classes prépa de France…

Ernest Renan nous apprend et c’est un classique, que l’essentiel dans l’acte d’éducation n’est pas la doctrine mais l’éveil… Je préfère dire personnellement que l’éducation ne consiste pas à gaver mais à donner faim ! J’espère qu’après 30 000 heures de cours et près de 3000 projets culturels et d’action éducative, avoir affamé quelques milliers d’élèves et d’étudiants…

Si c’est le cas, j’en suis fier et c’est bien le seul domaine où on peut se réjouir d’affamer quelqu’un…

Quand je considère le chemin parcouru en près de quarante ans, je constate que la merveille, c’est la multiplicité et la diversité des formes d’intelligence rencontrées, et qui, à défaut de s’additionner, ce serait trop beau, se croisent et s’enrichissent par le jeu de fertilisations croisées et d’osmoses bénéfiques…

Je sais que la tâche qui s’annonce pour ceux qui vont nous suivre va être plus difficile et qu’il faudra se battre avec des mots et des idéaux, à l’heure de la déficience du verbe, à l’heure de la défaillance du sens… Mais je sais aussi, la volonté et la détermination des femmes et des hommes engagés dans l’Education Nationale pour aller de l’avant et construire l’école de demain… Ce sont eux depuis Jules Ferry, les vrais hussards de la République.

Je terminerai sur ces propos qui saluent le corps enseignant, mais en quelques mots, je voudrais dire pour conclure, et je le pense sincèrement, que ce long chemin déjà parcouru à l’ORT Strasbourg, a été pour moi culturellement et humainement fabuleux.

On va mettre en veilleuse les mots et les idées, et je vous propose de partager un moment convivial et un verre ensemble… Merci à vous tous, pour vos paroles, pour vos témoignages et votre sympathie.

Richard Aboaf


Remise des Palmes Académiques à Monsieur Richard ABOAF

ORT Strasbourg – Dimanche 6 juin 2015

Vous attendez sans doute le traditionnel rituel et souvent trompeur "rassurez vous je vais être bref". Et bien non, j’ai envie et je me dois, de prendre du temps, pour tenter d’être à la hauteur du grand honneur et de la grande joie de me trouver ici, ce soir, pour rendre hommage au nom du Ministère de l’Éducation Nationale à Richard Aboaf. Et je dois m’exécuter devant une assemblée si imposante, dont je salue les éminentes personnalités qui la composent, auxquelles je demande par avance l’indulgence.

Je ne sais ce qui m’a valu d’être sollicité par l’impétrant et son chef d’établissement pour cette mission tant les personnalités strasbourgeoises en capacité de vivre cet honneur sont nombreuses et bien plus autorisées que moi. Et voilà que j’ai eu l’imprudence et l’audace de répondre favorablement.

- Est-ce parce que le nom de ma ville de Brive en celte signifie le gué ? Le pont a originellement un point commun avec Strasbourg en latin Argentoratum signifie le cours d’eau, et que nos amis Claude et Richard ont senti mon attirance (qu’ils me semblent partager) pour les ponts les lieux de passage et de rencontres, où s’originent des relations durables au delà des vicissitudes de la vie et de l’histoire.

- Est ce parce que, quelques années avant que le Colonel Berger (André Malraux) ne fonde la fameuse brigade à quelques kilomètres de Brive, notre département a accueilli nombre de vos compatriotes, dont certains sont restés, enrichissant notre cité de belles personnalités ? Il me souvient d’ailleurs, qu’il n’y a pas si longtemps, une association des Alsaciens-Lorrains était particulièrement active à Brive la Gaillarde.

Peut-être tout cela est-il entré en ligne de compte…

Mais il me parait que la raison de ce choix, qui est une marque extraordinaire d’amitié, est la conséquence d’une puis de plusieurs rencontres qui ont fait apparaître une connivence immédiate entre nous, entre nos deux équipes éducatives, entre nos établissements. Elle nous a engagés sur un chemin d’estime sur lequel, tout simplement, on se sent heureux d’avancer.

La mission d’évoquer quelques unes des raisons de cette distinction est toujours agréable même si elle est périlleuse. La vie de notre ami Richard est exceptionnellement riche et dense ; choisir entre tous les temps exceptionnellement forts qui justifient cette décoration reste délicat. Tout choix reste une amputation et tout discours participe peu ou prou à l’art du sacrifice.

L’homme, l’éducateur, l’artiste, l’ami que nous honorons ce soir mérite cette distinction pour mille et une raisons et parce qu’il conjugue de mon point de vue trois atouts majeurs dans une vie : être un homme d’Engagement, un homme de Culture, un homme de Sens.

Un homme d’Engagement.

Je n’ai pas échangé beaucoup avec Richard pour ce propos, mais me lançant à la découverte de sa vie, l’engagement pour les autres et dans la cité me semble inscrit dans les gênes d’une famille tunisienne qui a prêché par l’exemple, dans sa vie quotidienne et à des moments difficiles de l’histoire de ce pays. Une preuve supplémentaire que les parents restent les premiers éducateurs de leurs enfants et que les graines semées au long des jours, par les propos et par les actes, restent gravées de façon indélébile dans le coeur des enfants qui ont la chance d’en bénéficier. Il n’est pas surprenant dès lors, que le jeune Richard ait, très tôt, été un garçon soucieux de peser sur les évènements de sa vie, au lycée à Tunis déjà puis chaque fois que les évènements extérieurs sont venus bouleverser une existence heureuse. Voilà un jeune qui a décidé d’être acteur et de ne pas se contenter d’être un spectateur, fut il engagé pour reprendre le mot de Raymond Aron.

Cet engagement s’est continué à Strasbourg où dès 1965 il prend ses quartiers d’étudiants et sa vie personnelle, intellectuelle, spirituelle et matérielle en main. Travaillant la nuit, étudiant le jour, à la faculté de médecine d’abord (pour respecter le souhait de tes parents) mais rejoignant très vite l’Institut d’histoire des Arts Plastiques. Il y conjugue des études brillantes avec un engagement au sein de la communauté juive de Strasbourg dont il se plait à dire et répéter qu’elle l’a accueilli avec tellement de bienveillance qu’elle compensa la chaleur du soleil tunisien.

Les années étudiantes sont souvent celles où des jeunes Tournés Vers Les Autres s’ouvrent au monde avec passion, prennent leurs distances avec le présent pour rêver un avenir prometteur.

"Les hommes comme les peuples se mesurent à leurs rêves" a écrit Jean Guéhenno

Écoutons Richard :

"J’ai effectué un volontariat après la guerre du Kippour au kibboutz des strasbourgeois comme on disait... J’ai eu aussi, dans les années 70 et au début des années 80, ma période militante au sein de L’UEJF. J’étais présent à toutes les mobilisations importantes, j’écrivais des discours, je réalisais des tracts, des affiches, des banderoles, j’animais des débats avec des invités de prestige.[1]"

Cet engagement fort (mais Richard sait-il s’engager autrement que totalement) va le conduire à soutenir les juifs d’URSS. Ce refus de la connivence avec ce qui se passait de l’autre côté du rideau de fer, à un moment où les analyses de ce côté étaient parfois plus proches de la cécité que de l’aveuglement. Un engagement incarné par un voyage en URSS pour y rencontrer des refuzniks et pas n’importe lesquels : Elena Bonner l’épouse de Sakharov ou Ida Migrom la maman de Charansky. Voyage marquant qui se termine par une arrestation par le KGB, et une expulsion depuis Kiev vers Paris via Varsovie mais.... en emportant à la barbe des services soviétiques des documents confiés par Elena Bonner. Le plus difficile est de croire que l’impossible est faisable.

Quelques années plus tard, il prendra en charge le volontariat civil pour Israël qui consiste en un soutien logistique ; je le cite encore

"Dans les bases arrières de Tsahal ou dans les hôpitaux, pour les professionnels de la santé, il permet à des réservistes de continuer à travailler où à des étudiants de poursuivre leurs études... (mais vous devez trouver que je suis bien elliptique) 800 jeunes et moins jeunes du grand Est de la France ont apporté leur soutien et ont découvert Israël par ce biais là"[2].

Mais ce qui dit de l’ouverture d’esprit audacieuse de notre ami Richard, c’est qu’il a obtenu des responsables Israéliens de permettre ce volontariat à des non juifs... des étudiants, un directeur de journal, des officiers supérieurs allemands à la retraite.

"L’homme de qualité est celui qui réconcilie le plus de contraires" a écrit Hegel.

Un homme de Culture et de transmission.

Vous le savez tous mieux que moi : Richard est un homme de Culture.

Un homme de l’Art au sens premier du terme qui expose pour la première fois à 17 ans des dessins sur les costumes berbères de Tunisie. À Strasbourg, l’ancien étudiant de l’université de médecine a trouvé son domaine de compétences, ou plutôt de passion. L’obtention d’un DEA fut une formalité. Mais nous savons tous, qu’un parcours sans faute s’il révèle un talent certain cache toujours un travail solide et exigeant.

Son travail de recherche sur les morphotypes dans les différents mouvements picturaux du classicisme, du maniérisme et du baroque l’amènera à s’intéresser à l’œuvre du Gréco et, sans doute faut-il situer à ce moment les racines du magnifique et très documenté ouvrage paru en 2014 aux éditions du Signe sur le Crétois de Tolède.

Il vit avec passion son stage de fin d’études, sous la direction de Madame Madeleine Hours, directrice du laboratoire des musées de France, spécialiste de la restauration des œuvres d’art et qui je crois a fait avancer la connaissance de Georges de La Tour, en profitant de l’occasion du rassemblement des œuvres du peintre Lorrain en 1972 pour les faire radiographier. Le jeune étudiant fut et reste d’ailleurs impressionné par le véritable laboratoire dans lequel il se retrouva, comme il le fut lorsque, passant à l’acte, il intervint sur des peintures d’un peintre italien maniériste, Rosso Fiorentino.

Toutes ces compétences accumulées, notre ami décida de les transmettre à son tour. En lui sommeillait le passeur de savoirs : l’enseignement serait sa seconde passion. Son arrivée à Ort Strasbourg, le projet éducatif de cette belle maison, le contact avec les collègues et avec les jeunes décidèrent du destin de l’artiste. Une première mission d’enseignant en arts plastiques et plus largement un poste de "responsable de l’action culturelle" va lui permettre de donner une dimension rare dans un établissement scolaire.

C’est à titre là que nous nous sommes connus, que nous avons avec Claude et toi pu constater notre vision commune d’un établissement scolaire lieu de transmission des savoirs mais aussi lieu d’éducation, de culture et d’ouverture au monde. Éveiller des jeunes parfois en difficulté à ce qu’ils ne découvriraient pas forcément dans leur milieu originel est un projet porteur de sens, utile à la jeunesse de ce pays et fait aussi de nos établissements associés à l’État, des écoles de la République.

J’ai pu mesurer l’intense activité qui est la sienne (et je peux témoigner qu’elle fait l’admiration de ceux qui le fréquentent) et qui donne une vraie valeur ajoutée à Ort Strasbourg, en même temps qu’un vrai supplément d’âme.

Si j’en crois mes sources, les projets vécus sous son impulsion, se comptent en milliers depuis près de 40 ans et touchent non seulement le cinéma, le théâtre, l’art, la musique, mais aussi l’histoire et la mémoire, et la liste n’est pas exhaustive.

Son activité est débordante, organisée et structurée. Puis-je imaginer qu’elle est non seulement une pédagogie de la découverte mais aussi du questionnement. Toutes les propositions, les projets ne veulent pas faire nombre (chacun d’entre-deux est irremplaçable), ni boucher des trous dans un cursus scolaire pour élèves ou familles de consommateurs repus. Ils ont l’ambition d’ouvrir un avenir, d’offrir une promesse, d’appeler chaque jeune à un engagement et à un investissement pour grandir en humanité. Elles font - en plus du reste des enseignements - de ORT Strasbourg une école des possibles et évitent les deux risques mortels pour une établissement : la citadelle ou le musée.

En cela, la démarche de Richard rejoint celle des fondateurs du projet du réseau ORT si joliment raconté par Lionel Courtot ; une école qui ne désespère de quiconque, une école où l’on n’hésite pas à opposer à ceux pour qui tout est foutu, la détermination, l’énergie de ceux pour qui tout est possible. Et comme l’a si bien affirmé Péguy, "nos fidélités restent nos forteresses".

- Une école, en effet, où l’on apprend grâce à l’art, la musique, où l’on invite les jeunes à découvrir le beau ce n’est pas si fréquent et cela mérite d’être dit et honoré.

- Une école où l’on apprend aussi de qui nous sommes héritiers. Richard a passé beaucoup de temps à un important travail de Mémoire et d’Histoire. Ce devoir d’Histoire sur ce que le nazisme et le fascisme imposèrent à l’Europe dans les années noires du XX ème siècle, ce devoir d’Histoire sur la plus ignoble des folies humaines dont vous fûtes les victimes aux côtés de toutes celles et de tous ceux qui refusèrent de se coucher et qui, comme le rappelait Edmond Michelet à Brive en Juin 1040 reprenant une nouvelle fois un texte de Péguy, l’argent paru en 1913 et qui reste d’une actualité brulante :

"En temps de guerre celui qui ne se rend pas a raison contre celui qui se rend".

Il y a 3 semaines, en accomplissant un pèlerinage à Auschwitz avec 45 jeunes brivistes ; face à l’horreur qu’a connue notre continent, je me disais que la mission d’explication doit rester sans cesse aujourd’hui à l’esprit de ceux qui sont des passeurs de Mémoire et d’Histoire. Richard en est la preuve vivante et son engagement pour ce combat est une raison suffisante pour mériter la distinction de ce soir.

À un moment où malgré les périls qui, aujourd’hui encore, hélas, se lèvent dans notre monde, les projets menés sous son impulsion sont autant de petites étoiles qui brillent dans le firmament et qui nous rappellent qu’à la nuit la plus noire succède toujours l’aube et ses nouveaux commencements. Et je sais que nous nous retrouverons pour faire notre cette belle phrase d’Antoine de Saint Exupèry :

"Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, il est doux la nuit de regarder le ciel "

Cependant, Richard ne reste pas autocentré sur son établissement.

- On l’appelle à jouer un rôle majeur dans la coordination des épreuves d’Arts Plastiques au baccalauréat dans les grands lycées du Haut-Rhin à Mulhouse et à Colmar : Il répond présent.

- On l’invite à être acteur au sein de projets culturels académiques autour du vivre ensemble : Il répond encore présent.

- On l’incite à participer à la belle initiative alsacienne autour du respect de l’Autre que vous avez joliment nommé le mois de l’Autre. Il répond toujours présent.

- Et voilà que des partenariats, des jumelages et des actions avec les institutions ou associations juives se présentent. Il répond toujours présent ...

Cette impressionnante disponibilité, ce gout pour l’altérité, il me plait d’imaginer qu’ils s’enracinent dans une autre dimension.

Ce comment est la conséquence d’un pourquoi. Je n’aurai garde d’omettre de le situer dans un climat familial qui n’est jamais neutre dans la réussite de l’un des siens. Et je veux saluer Madame Léa Aboaf et tous les tiens, cher Richard, qui peuvent, qui doivent être fiers de toi.

Un homme de sens, du Sens.

Permets-moi de croire que l’homme d’action que tu es, puise sa force dans l’homme de sens, dans l’homme du Sens qui irrigue ta vie.

Tu fais partie de ceux qui avec Levinas affirment que " la vie va quelque part " et que les actes d’un homme disent de ce chemin et de son aboutissement. Ton engagement fort et désintéressé, ta gentillesse et une disponibilité impressionnante s’appuient sur une foi claire et approfondie qui invite à une certaine idée du dialogue entre les savoirs de la culture juive et de la culture générale, qui, enfin détermine une posture que tu définis ainsi :

"exigence pour soi, ouverture sur le monde et tolérance pour son prochain"[3]

Je ne me sens pas le droit d’aller plus loin sans toucher à l’intime mais, à un moment où la technique l’emporte dans tellement de domaines sur le sens, il est bon, il est indispensable qu’il existe des éducateurs de la trempe de Richard et, puis je me permettre d’ajouter, de la trempe de celui qui dirige cet établissement.

Me permets-tu d’oser quelques convictions partagées au delà de nos différences et qui peuvent donner sens à cette distinction.

- La conviction qu’un élève quelle que soit sa condition ou son niveau scolaire à son arrivée dans un établissement , quelle que soit sa religion ou son absence de religion doit être accueilli tel qu’il est avec un regard de bienveillance et d’espérance.

- La conviction que le chemin que nous les invitons à prendre est un chemin d’humanité. Tu es celui qui non seulement les invite à le prendre mais qui chemine aussi avec eux grâce à tous ces projets. Tu leur apprends à découvrir le monde dans sa beauté et ses limites mais tu vas plus loin : tu me semble l’incarnation de ce beau proverbe Dogon qui affirme que "les yeux de l’homme ne sont pas seulement fait pour voir le monde, ils sont faits pour éclairer le monde."

- La conviction que notre objectif n’est pas "d’affiner des statistiques, mais de rester un lieu ouvert à ceux qui viennent frapper à notre porte quand souvent d’autres portes se sont fermées et que nous devenons une passerelle vers des possibles jusque-là ignorés"[4]. Nous sommes là pour transformer les ruptures en seuils.

- La conviction enfin qu’il est possible de faire de nos maisons des espaces où "les polytechniciens de demain et les décrocheurs d’aujourd’hui, les blessés de la vie de toute nature et ceux qui respirent à pleins poumons, les infirmes de la mémoire et les prisonniers de l’instant et ceux qui cherchent le haut niveau, ceux qui n’arrivent pas à conjuguer espoir et avenir et ceux pour qui l’avenir est bien tracé, et surtout et en un mot, car ils sont de toutes les catégories sociales, les orphelins de sens et d’Espérance comptent pour nous"[5].

- la conviction enfin que, seul un regard exigeant qui nourrit la croissance, pose les limites et les objectifs, ne ferme jamais la porte à l’espérance ; un regard traduit dans la qualité de la pédagogie, de l’éducatif, du culturel, du cultuel, de la parole échangée et de la confiance accordée.

Je sais que tu vis cela au quotidien, et tu fais notre admiration.

Pour conclure ce trop long propos, Je te dédie ces extraits d’une prière d’un ami Jésuite[6]. Tu t’y reconnaîtras, nous t’y reconnaitrons.

« Apprends-moi à rejoindre les jeunes

En embrassant toute l’étendue de leurs propres désirs

A ne pas me figer sur ce qu’ils sont mais

A me fixer sur ce qu’ils ne sont pas encore.

Apprends-moi l’infinie patience de l’agriculteur qui respecte leur terreau et les délais de leurs moissons

Et quand il m’arrive de les voir comme des puits comblés et asséchés

Que je sache soulever pierre après pierre pour dévoiler ce qui était caché à leurs propres yeux

A être le sourcier de l’eau vive qui dort en eux

Et que je sache leur dire j’ai confiance en toi

Je crois en toi. »

Pour l’éducateur, pour l’artiste, pour le veilleur et l’éveilleur, pour le sourcier qui sait que sous la plus aride des terres, l’eau peut, l’eau va jaillir.

Pour l’homme de foi et de sens, pour celui dont les yeux ont éclairé la route de tant de générations et pour tout le reste ; bravo, merci et porte haut cette belle décoration.

François DAVID

Ort Strasbourg, 7 Juin 2015

[1] Et [2] Richard Aboaf. De Carthage à Argentoratum : colloque des israélites d’Alsace et de Lorraine .2014

[3] Richard Aboaf :De Carthage à Argentoratum" Op cité

[4] Assises enseignement catholique 2002

[5] André Blandin .Congrès directeurs diocésains 2005

[6] Jacques Maréchal sj, La prière de l’éducateur, revue Prier Juin 1998