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Discours prononcé à l’occasion de la remise du Prix Charles et Annie Corrin au lycée Louis-le-Grand - 23 février 2017, par Eva Riveline.

mardi 14 mars 2017

Au nom de mes deux collègues, Timothée Ratel et Lionel Courtot, et en mon nom personnel, je tiens à mon tour à remercier les membres du jury et leur président, le professeur Boris Cyrulnik, ainsi que la famille Corrin, le FSJU et tous ceux qui ont contribué à distinguer ce travail.

Je souhaite avant tout vous renouveler publiquement mes félicitations à vous chers élèves, et vous dire combien je suis fière d’être avec vous ici aujourd’hui. Et je suis très heureuse que ce prix Charles et Annie Corrin, qui couronne un travail sur l’histoire des bâtiments de votre lycée, vous soit remis dans ce lieu, qui a, lui aussi, une histoire particulière, ne serait-ce que par le nombre d’écrivains qui l’ont fréquenté et dont je vous ai abondamment parlé pendant vos années de lycée. Molière, Baudelaire et même Hugo ne sont pas loin, et c’est tant mieux.
Vous avez expliqué votre travail et ce qu’il vous a apporté ; moi, je voudrais dire comment nous l’avons conçu et vécu en tant qu’enseignants.

Aujourd’hui en Terminale, vous étiez alors en classe de seconde passerelle. C’est un dispositif unique dans l’Académie, qui accueille des élèves qui n’ont pas obtenu leur passage en seconde à la fin du collège et qui ne veulent pas, ou ne peuvent pas suivre une voie professionnelle. Notre tâche est donc de les aider à combler leurs lacunes, à renouer avec le goût de l’école et de la réussite, pour réintégrer la voie générale et technologique. Cela exige de notre part beaucoup de créativité pédagogique, ce que permet la souplesse de la structure et la bonne entente de notre équipe.

Par ailleurs, une particularité de l’ORT-Strasbourg est d’être une école juive qui accueille aussi bien les élèves juifs que non-juifs. C’est le laboratoire idéal d’une certaine forme de laïcité et de vivre ensemble dans le respect des valeurs de la République. Le travail de mémoire que nous y accomplissons chaque année se trouve ainsi enrichi et modifié à la fois par cette diversité culturelle des élèves et par le défi pédagogique que nous devons relever avec eux.

S’il y a une chose que j’ai imposée dans ce travail, c’est le titre : « Pierre vives ». Je le dois à Rabelais, qui écrit dans son Tiers-Livre, en s’inspirant de la Première épître de Pierre : « Les beaux bâtisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont écrits en mon livre de vie. Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes. » Quelle phrase, en effet, s’appliquait mieux que celle-là à un travail qui a précisément consisté à faire vivre les pierres du lycée et qui a contribué à faire grandir les élèves ?

Le professeur d’histoire-géographie et moi-même avons vécu au quotidien avec ces recherches pendant toute l’année scolaire 2013-2014 : notre temps libre se passait aux archives ou à la bibliothèque, à traquer dans les journaux et documents de l’époque des images ou des articles en lien avec ces bâtiments, que nous rapportions en classe chaque semaine. J’ai même mis des annonces chez les commerçants du quartier, fait du porte à porte, pour trouver des témoins. Cela a donné parfois des situations cocasses, comme par exemple lorsque j’ai rencontré à l’épicerie du coin une voisine de l’ORT qui m’a raconté, son cabas à la main, comment elle voyait, enfant, la cour de la Gestapo par la fenêtre de sa cuisine. Elle continue à regarder par la même fenêtre aujourd’hui la cour de récréation du lycée. Toutes ces démarches ont ouvert des dialogues inattendus avec des habitants du quartier, intéressés par ce qui était en train de renaître peu à peu.

Et puis, le travail de mémoire avec les élèves ne s’est pas limité à ces recherches d’une année : l’année suivante, la plupart d’entre eux sont partis à Cracovie et Auschwitz. L’année d’après, alors qu’ils étaient en classe de première, nous avons profité de l’épreuve de français au baccalauréat pour réfléchir avec Montaigne, Hugo, Ionesco sur l’humain et l’inhumain. Cette année encore, certains d’entre eux participent à un atelier de contes que j’ai mis en place avec le conteur et musicien Jean-Jacques Fdida, et dans lequel nous écrivons, mettons en scène et interprétons un ensemble de récits et de saynètes à partir de témoignages lus ou entendus sur la guerre et la Shoah.

Car le travail de mémoire, ce n’est pas une partie du programme d’histoire-géographie, ce n’est pas même une discipline scolaire. Ce n’est pas non plus un exercice d’empathie pour la souffrance des Juifs, comme on irait au chevet d’un malade, trop heureux de pouvoir quitter cette atmosphère de souffrance et de mort le plus vite possible. Non. Le travail de mémoire est un questionnement sans cesse renouvelé sur l’Homme, une façon d’être au monde, de s’inscrire et de s’ancrer dans le monde. Lorsque nous visitions le camp d’Auschwitz-Birkenau, sans trop savoir quel sens cela avait de fouler ces lieux, nous qui allions rentrer au chaud dans notre hôtel après, je me souviens que Ian écrivait des poèmes, que Chloé dessinait les baraquements, que Jordan parlait de ses ancêtres tsiganes, que Léonie, Claire, Léa, Inès, Aurélie, Jérémy, Anne-Sophie et d’autres laissaient paraître une maturité que je ne leur connaissais pas encore. Je ne peux pas les nommer tous, mais je peux mesurer le chemin que tous ont parcouru.

C’est sur cette voie difficile mais passionnante d’une conscience que nous essayons de mener nos élèves. Nous ne pourrions pas y parvenir sans le soutien inconditionnel et la participation active des directeurs : Monsieur Claude Sabbah jusqu’à l’an dernier, et son successeur Monsieur Michel Benoilid, qui sont tous les deux engagés personnellement dans le travail de mémoire, et auxquels il faut associer Richard Aboaf, chargé de l’action culturelle.

Ce travail ne pourrait pas se faire non plus sans l’accompagnement de Gabriel Benoilid ni de l’ensemble des collègues (en particulier madame Célia Laville) qui partagent, année après année, nos enthousiasmes et nos doutes. Que tous trouvent ici le témoignage de ma reconnaissance.

La mémoire n’est pas un contenu, pas plus qu’un regard figé ou figeant vers le passé. C’est, pour reprendre ce qu’écrit Romain Gary dans Les Cerfs-volants, une fidélité à une certaine idée que l’on se fait de l’homme ; idée que des sirènes contemporaines, qui ne chantent plus mais twittent, voudraient nous faire oublier.
On a coutume de dire que le travail de mémoire est nécessaire pour garantir l’avenir. À dire vrai, j’en doute, tant l’avenir paraît de ce point de vue incertain et oublieux. Mais ce qui me paraît plus certain, c’est que l’on a besoin de la mémoire pour être pleinement humains, au présent. Comme le dit Patricio Guzmán à la fin de son documentaire sur le Chili Nostalgie de la lumière : « La mémoire a une force de gravité. Elle nous attire toujours. Ceux qui ont une mémoire peuvent vivre dans le fragile temps présent. Ceux qui n’en ont pas ne vivent nulle part ».